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Homeopathy of the absurd, collaboration avec Georgia René-Worms, publié dans la Belle revue #6 Revue d’art contemporain en Centre France

http://www.labellerevue.org


DATE                 71

 

Il y a de ces moments absurdes ou l’on se dit qu’il y a quelque sorcellerie

à être en train de réaliser ce qui ne l’a jamais été (…)

 

Homeopathy of the absurd

 

Il a fallu traverser la ville sous une chaleur effroyable, pour arriver jusqu’aux pieds de la grande porte cloutée. Aucun outil ne devant être utile à une certaine aide géographique, ne pouvait être efficace dans ce pays. À chaque arrivée dans une nouvelle ville c’était le sentiment de courir derrière un souvenir du passé, qui prenait à la gorge. La hantise, était certainement le mot qui puisse le mieux convenir à ce qui habitait chacune des pierres, qui venait d’être traversée, une hantise doublée d’un malin trucage. Chaque pierre était habillement habitée, comme si elle n’était qu’un prétexte pour porter un symbole. Chacun des éléments, assemblé, poli, gravé, semblait avoir été rongé, mais jamais consumé, par les siècles passés. Je n’ai, en passant cette porte, rencontré aucune figure humaine vivante, mis à part peut-être quelques animaux qui habitaient cyprès, oliviers, chênes et pins. Ces quelques Aves et rongeurs, n’étant d’ailleurs que des prétextes pour ne pas trop penser à la mémoire des végétaux millénaires qui nous entouraient. Ici, l’espace psychique se dilate, se rétrécit, se dégonfle. Les colonnes sèchent lentement au soleil et il s’en dégage une odeur de plastique brûlé. Empilés en tas, les morceaux de bustes en plâtre sont laissés en attente, et plus loin les pinceaux s’activent en cadence. L’atrium. Une immense coupole des folies humaines. Une arène d’animaux qui dansent avec des fleurs, des entrelacs de dorures hypnotisantes, des oiseaux en plein vol. Des poules, des oies et des hérons tournoient sous l’orage dans l’alerte d’un mauvais présage. Des marches tout juste taillées sont enduites de verre liquide pour que le ciel s’y reflète. Des peintures de saint sont amoncelées en domino, attendant d’avoir un coin de mur attribué. Le photographe avec sa grande bouche rieuse et ses dents très blanches, vient se poser contre moi, formant avec ses doigts un cadre d’où je peux selon lui, entrevoir la scène avec ses propres yeux. L’équipe de décoration s’attèle à rendre le palais plus vrai qu’il ne l’était déjà. La cire et les pigments semblent avoir tourné et c’est une odeur fétide qui règne, peut-être pas par hasard. Ce qui s’opère ici est un jeu de pouvoir entre le nouveau et l’ancien. Ils ont décidé que la ville ne correspond pas assez à l’imaginaire que l’on s’en fait, et qu’il faut donc procéder à un jeu de travestissement. Ce pouvoir donne l’image d’être issu de quelqu’un qui est théâtralement déguisé, dessiné comme un clown, comme un pitre… Le soleil fait transpirer l’équipe et le plafond de la coupole, des gouttes commençant à perler sur les parois. Les êtres dansants s’allongent, leurs visages déformés forment de longs jaillissements liquides. Les oiseaux perdent leurs robes et pataugent dans une mare de soupe acrylique mélangée au reste de leur plumage. Les lions sans fourrure rampent avec les crapauds. Le sol glisse et le vernis des carrelages visqueux se met à onduler. Des respirations rauques venues de la structure en bois du plateau résonnent. L’eau des fontaines se met à bouillir et s’en dégage une fumée dense. Les bustes se penchent légèrement, à demi-vacillant. Les eucalyptus forment des arbres de deux mètres et leur sève odorante qui envahit le temple, emprisonne mouches et papillons jusqu’à l’étouffement. Les dorures amoncelées en tas de poussière laissent entrevoir des colonnes en terre crue qui semblent se mouvoir légèrement au contact de doigts invisibles qui les modèlent avec jouissance. Un strident râle sulfureux s’en dégage. Un long serpent est en train de muer au milieu de la scène laissant son exuvie s’étaler comme un tapis sur les marches.